mercredi 15 août 2012

Remplissage 2.: Le silence, une fiction


 
Vladimir Arkhipov


Michel Blazy, Daniel Gustav Cramer
 
Vue de l'exposition, Le silence une fiction, Villa Paloma, Monaco

Remplissage du vide

" Pour qu'un peuple soit créatif, il doit vivre l'absence de celui qu'on lui a fait croire qu'il était. Et il faut créer les moyens avec lesquels il couvrira l'absence. C'est ainsi qu'on crée les civilisations. Avec le remplissage du vide. Remplissage irréalisable. Mais c'est l'irréalisable qui constitue l'effort réel. Le remplissage irréalisable du vide et de l'absence. Tout autour de nous crie que ce qu'on a, on l'a indubitablement, que ce qu'on est, on l'est indubitablement. La définition du pittoresque et de l'intelligence bornée. Nous n'avons rien et nous ne sommes rien. Dans ce rien, l'annonce la plus réjouissante est prononcée, l'unique réelle annonciation. Que dit-elle? Elle dit: voilà le vrai départ, en route, tout est possible, dépiégez-vous, désengagez-vous, osez le dégagement des mensonges et des masques, n'ayez pas peur, il y a aussi d'autres personnes et d'autres narrations, passez des stéréotypes à la boue brute, du regard glacial au regard qui plonge dans l'abîme. Formez le feu. Terrible exigence. Elle demande de la créativité. Du risque. De l'audace. Elle demande de la vie.". Nous et les grecs, Dimitris Dimitriadis

dimanche 8 juillet 2012

Lignes d'horizon 2.

« La ligne, semble-t-il, s’est morcelée en fragments. Si la ligne droite est une icône de la modernité, alors la ligne fragmentée s’impose comme une icône de la postmodernité. Elle est tout sauf un retour à la ligne sinueuse du trajet. La où cette dernière suit son cours en passant d’un lieu à un autre, la ligne postmoderne fragmentée est une ligne qui traverse : non pas en suivant des étapes ou des destinations, mais en allant d’un point de rupture à un autre. ». Une brève histoire des Lignes, Tim Ingold


dimanche 24 juin 2012

Lignes d'horizon

Hamish Fulton, Mercantour, 2011


Hamish Fulton, Alps Horizon... 1989
Montes de Toledo... 1990

Hamish Fulton, Mountain Skyline
1982-89

Découvert dans l'exposition "Le mont Fuji n'existe pas" au Plateau / Frac Ile de France

dimanche 17 juin 2012

Quelqu'un dira

Points par points, pas à pas ou pas après pas, l'ossature du texte se dessine, ne tient pas encore debout, apprend à marcher parce qu'il n'est question que de cela, de la marche, un texte de marche en marche et sur la marche, une marche des langues étrangères, marche des perdants, des espérants, marche de marcheurs suspects en route vers Athènes, marche d'européens du 21ème siècle, marche d'endettés, d'endeuillés qui doivent mettre en pas après l'autre pour sentir que ça avance, et le bien que ça fait de percer l'horizon, de fredonner parce que ça va avec marcher, de laisser défiler, les mots, les pensées, les souvenirs obscurs, voir avancer les arbres, les oliviers, laisser derrière le paysage défiler sans volonté, si ce n'est avancer encore avancer pas à pas vers la colline, là-haut le sommet. Le texte est fait de cela des mots fredonnés, scandés sur le rythme des pas, comme les marches d'un escalier, celui du corps qui roule, d'une route cabossée, le texte chahuté par l'état du sol et des pieds, la langue en marche parfois essoufflée, il y a des feux à faire pour se réchauffer, des forêts à traverser, des explications à donner, des traductions à opérer pour bien se comprendre et la maison qu'on a laissé derrière, la famille abandonnée, les loyers impayés, le reste est derrière et le reste est devant, les reste est à venir, le reste est à conquérir, et la page ne peut pas être blanche elle doit avant même de commencer être salie, balisée, comme remuer la terre pour la faire respirer, elle doit être goudronnée ou parsemée de trous, de cailloux à éviter. Comment noircir la page avant de commencer, c'est cela les os du texte qui apparaissent, ça commencerait comme ça, une suite de "quelqu'un dira", au futur du présent, à la mémoire du futur, la grammaire de la marche serait peut-être le présent du futur.

Voilà quelques os à agencer:

- Ça commencerait comme ça. Un groupe marche vers Athènes. On ne sait pas combien ils sont, on ne sait pas bien pourquoi ils marchent.

- A un moment ils traverseront une forêt. ils sentiront d’abord des cailloux, des pierres, de la mousse humide - ils feront un feu. Mais il faudra brûler quelque chose pour que ça prenne. Alors quelqu’un dira : il faut brûler quelque chose pour que ça prenne et tout le monde se regardera.
 
 - J’ai écouté Speedway d’Alan Vega et j’ai pensé que quelqu’un pouvait marcher tout en tapant dans ses mains, comme pour rythmer les pas, comme un métronome qui permettra à chacun de tenir la route, de ne pas perdre le rythme.

- Un jour j’ai pleuré à la lecture de cette phrase : «  Dans un temps où, bientôt, nous devrons écrire sans l’aide des voix des survivants, à partir du trou du 20ème siècle » (Camille de Toledo in Le Hêtre et le bouleau).

- Plus tard sur la route quelqu’un dira, mais ça n’aura pas d’écho, quelqu’un dira : je sais que je ne vivrais pas aussi bien que mes parents. Je sais que je vivrais sur leur patrimoine. Je sais que mes parents me laisseront suffisamment pour m’en sortir.

- Peut-être visiteront-ils des cimetières. Peut-être voleront-ils toutes les olives sur tous les oliviers. Peut-être marcheront-ils de dos. Peut-être qu’ils marcheront seulement pour sentir que ça avance. Et tout le monde aura ses hypothèses. Les journalistes tv, l’envoyée spéciale sur place, les auditeurs de la radio nationale, les habitants, spectateurs de ce groupe de marcheurs. A la longue ils deviendront une actualité à décoder.

- Je me demande si Electre et d’Oreste Ont eu des enfants ? Je me dis que l’Orestie c’est comme un désenvoutement.

- Plus tard sur la route, quelqu’un dira, et tout le monde se retournera, quelqu’un dira : à la longue ça commence à bien faire le plus jamais ça. La seconde guerre mondiale on doit l’enterrer.

- Quelqu’un dira, mais personne ne l’arrêtera, quelqu’un dira : j’ai la sensation d’avoir volé quelqu’un, mais je ne sais pas qui.

- Plus tard, quelqu’un dira, mais personne ne lui répondra, quelqu’un dira : mon fantôme à la forme d’un pont de pierre. Il ne s’avance pas vers moi, c’est moi qui m’avance vers lui.

- Quelqu’un dira, mais les autres continueront de marcher comme si de rien n’était.  Quelqu’un dira : Quand les aînés commencent à perdre la tête les vérités peuvent sortir. Les déficiences des vieux ne sont peut-être que des passages aux aveux.

- Sur une pancarte le premier on verra écrit une citation: La langue de l’Europe c’est la traduction. Quelqu’un aura ajouté au crayon à papier un point d’exclamation retourné. Peut-être qu’il s’agit d’un espagnol ?

- Il faut que je pense à retrouver ce bout du mur de Berlin qu’un ami de mes parents nous avait ramené dans un petit coffret, en 1989.

- A  la tombée de la nuit quelqu’un montera sur une colline et s’adressera aux autres mais dans une langue incompréhensible, on entendra une voix crier par-dessus lui: mais que quelqu’un traduise bordel ! Alors une femme s’avancera et dira : je crois qu’il a voulu dire c’est que nous sommes tous attendus au banquet.

- Plus tard, une femme s’allongera sur la route chaude et ne voudra plus bouger. Au bout de plusieurs heures elle finira par se lever et tout le monde reprendra la marche.

- Le texte sera entrecoupé de repères géographiques, du flux de la radio et de reprises de chansons. Quelqu’un reprendra des chansons. Ce sera un emprunteur. Il ne payera aucuns droits d’auteurs.

- Plus tard une vieille femme s’arrêtera net dans la marche, elle se retournera vers les autres et elle dira, je possède un lingot d’or.

- Quelqu’un montera sur le dos d’un autre, et dira : ce n’est pas la même chose de ne plus avoir d’air que de retenir sa respiration !

- La radio sera constamment allumée. Des auditeurs appelleront pour guider les marcheurs pour s’adresser à eux, directement. On entendra les hélicoptères. Ils seront suspects. Tout simplement parce qu’ils marchent. Et la radio sera là pour les guider. 

- Extrait de Vanishing Point de Richard Sarafian


lundi 28 mai 2012

dimanche 25 mars 2012

Donnez-nous des procès!

Dis-le avec ta main, la droite, la moite, celle que tu poseras devant sur à côté en jurant  la vérité ou en croisant les doigts de l'autre - la main -  planquée derrière ton dos la gauche la main qui agit derrière - qui agite les fantômes de l'acte. Donnez-nous des procès! Ton corps encerclé qui respires dans - ta cage thoracique et les mouvements de ta langue dans l'oreille, notre oreille - Nous - qui? Nous - qui? Donnez-nous des procès ! Des têtes des visages décevants où la marque n'est pas visible - Donnez-nous des procès ! De la normalité détenue dans le monstrueux - du corps de la chair du sang qui coule dans les veines des paupières qui se ferment toutes les secondes - des mécanismes anatomiques qui fonctionnent comme le mien - Donnez-nous des procès ! Du vivant à trancher du discours - il faut se présenter. Ton corps criblé par les balles de tes propres mots - ceux que l'on ne parviendra pas à formuler - ceux que tous nous essaierons de prononcer pour toi -  nous te voulons criblé mais de tes propres mots - les trous les impacts que la langue creuse  dans nos chairs - pour reconnaître en toi notre folie passagère - désenvoûter les couloirs hantés de notre conscience - ton corps criblé de tes actes et de nos conséquences - nous ne porterons pas en plus ton deuil - nous ne fleurirons pas la tombe du monstre - le monstre à un visage - et je m'y reconnais. Donnez-nous des procès! Que chacun se présente la chair et les os devant au premier rang dans leur présence de chair et d'os en mouvement -  que ta finitude n'appartienne qu'à ta chair - qu'on fabrique des vivants - dressons l'acte sur ses pieds - notre terrorisme c’est celui du vivant du corps criblé de mots - de la chair et de la ressemblance - Donnez-nous des procès! Le droit de regarder  - dans les yeux - dans le corps - dans le mouvement de la bouche l'intérieur la cave et la cage thoracique carcérale - le temps de - laisser infuser - Donnez-nous des procès! Histoire de faire histoire - histoire de négocier - de désenvoûter - Donnez-nous des procès! De l'innommable de l'impasse de dire avec nos langues - reconnaissons l'impasse l'aveu de la raison - la société civile - crottons nos talons aux cendres de tes actes - Donnez-nous des procès! Du visible de l'indicible - reconnaissons le manque - les manques les carences reconnaissons la faim la famine qui se loge dans les cuisines des chefs l’abondance et le dégeuli – dégueulons n’ayons pas peur de vomir ça n’a jamais tué personne représentons la bête une raie de côté un polo de grande marque une vaine normalité  - donnez-nous des têtes attachées à leur corps debout sur leurs pieds le cycle de la digestion le sommeil permet-nous de dormir pendant que tu parles de faire des rêves l'inconscient à besoin de fonctionner - ne coupons pas le robinet Donnez-nous des procès! Notre terrorisme trancher dans le vivant coûte que coûte - n'ayons pas peur de tes mots qui ne sortiront pas qui auront les échos ou pas que ça résonne ou que ça ne résonne pas- il faut te démasquer sortir du train fantôme allumer la lumière découvrir le visage et la beauté peut-être encore irriguée par le sang qui coule mais ce sang ce sera celui de tes veines - malgré toi de ton humanité mécanique anatomique malgré toi une histoire de l'espèce commune - ne hiérarchisons pas les corps les monstres les visages - ton visage et tes mains tes ongles qui poussent ton corps que tu continues de nourrir parce que tu dois parler te présenter - tes nuits et le sommeil qui t'assaille - tu vas bien finir par dormir – nous t’obligerons à dormir à faire des rêves – tu dois nous alimenter – Donnez-nous des procès ! De l’image directe tu ne nous rendra pas superstitieux tu nous rendras humain – Donnez-nous des procès des visages des malentendus des fautes de français de la grammaire des accents de la tonicité des pour des contres des aberrations des récupérations des inventions pour combler – Donnez-nous des procès pour nous - te - nous – te - reconnaître.

samedi 17 mars 2012

Check Point Charlie



Dernière référence au "Hêtre et le Bouleau" de Camille de Toledo. Après je quitte, j'abandonne le livre, je ponctue ma lecture interminable et répétée sur cette archive de Rostropovitch jouant les Suites de Bach devant (j'allais écrire sous) le mur de Berlin en 1989.

mercredi 7 mars 2012

Tristesse européenne

La lecture de Camille de Toledo "Le Hêtre et le Bouleau" me poursuit depuis des semaines, un livre tombé entre mes mains par le pur hasard de rayonnage d'une bibliothèque alors que - errante - je cherchais des clés pour nourrir Point Limite Zéro. Je ne le quitte pas, comme une accroche qui me rappelle ce que je nomme, ma recherche du point de fuite, mon esquisse de la figure de l'héritier. Le livre retrace  l'histoire de l'Europe du 20ème siècle, par un si fin dosage, entre l'intime historique et son négatif collectif ou peut-être l'inverse, selon les pages, les chapitres, le fantôme de l'un étant l'œuf de la poule de l'autre. Le mendiant de l'un étant le maître de l'autre. On raconte la Constitution de l'Europe du 20ème siècle sur les cendres des crimes passés, comme un pacte du "plus jamais ça" qui nous fige dans la mémoire morbide des spectres du passé, ces cailloux fantômes coincés dans notre chaussure collective, qui empêchent la marche vers le deuil du 20ème siècle.

Tout cela ne fait que me parler des figures d'héritiers que je chercher à nommer,  ceux que je commence à faire émerger dans Point Limite Zero, qui prennent la route, parce que rouler ou marcher n'est peut-être que le seul moyen de sentir que ça avance...ces figures qui prennent la route pour Athènes, hantés par leurs fantômes, portant la lourde dette des ancêtres, visiteurs de cimetières qui ne trouvent pas la valeur du présent de leur propre vie.
Tout cela ne fait que m'évoquer la Grèce, comme une déshéritée de l'Europe, la Grèce, où j'ose croire que se logent les germes d'un horizon nouveau. 

J'ai pleuré à la lecture de cette phrase: 
"[...], Dans un temps où, bientôt, nous devrons écrire sans l'aide des voix des survivants, à partir du trou du 20ème siècle".

Mon corps a frémit depuis la place 82 de la voiture 8 sur le Paris-Nice de 16h49 à la lecture de ce passage: 
"Je pense à ce jour, ce matin, en sortant du cimetière, un autre cimetière plus intime, plus familial, où je venais de laisser le cercueil de ma mère, lorsqu'une amie de la famille, souriante, malicieuse, vint me voir pour me révéler le secret de sa longue expérience de la mort. Elle me dit: "Tu verras, dans quelques temps, ta maman sera là, avec toi. C'est comme mon mari. Pendant plusieurs mois, il n'était plus là. Je n'arrivais plus à l'entendre. Je ne parvenais plus à le voir. Et puis, c'est arrivé comme ça, un jour, je me suis mise à lui parler. J'étais dans les embouteillages, je ne trouvais pas de place pour me garer. Et je lui ai demandé de m'aider. Et sais-tu ce qu'il a fait? Il m'a aidée. Il m'a trouvé une place pour ma voiture!". En entendant cette histoire j'ai ri. Depuis, je ne cesse d'y penser. 

Tandis que je tente de trouver cette voie, cette échappée, tandis que j'essaie de voir comment nous pourrions, collectivement, imaginer une issue hors du socle mélancolique de l'Europe, je me souviens une fois encore de cette histoire, celle qui me fut racontée en sortant du cimetière où je venais d'enterrer ma mère. Je me demande dans quelle mesure nous pourrions attendre de tous ceux dont nous portons la mort, ceux qui sont le gouffre de notre Constitution, qu'ils nous aident à trouver une place pour garer notre voiture...Notre voiture, c'est-à-dire notre véhicule, ce qui nous portera vers l'avenir. 

Voici ma question: comment pouvons-nous penser un passage de la "hantise" conflictuelle, paralysante, conservatrice du XXème siècle au "vertige" du XXI ème siècle (triple vertige qui est celui de l'identité fragmentée, des origines et des lignées artificielles ou bâtardes et de la perception dans la sédimentation des fictions du monde) sans verser dans la nostalgie? Et encore, comment les morts du génocide perpétré contre les juifs d'Europe, nos ancêtres, les morts des nationalismes, nos ancêtres, les morts des régimes communistes, nos ancêtres, les morts de l'esclavagisme, nos ancêtres, pourraient répondre à notre appel afin de libérer une place, devant nous, juste devant, pour que nous puissions imaginer un monde, une u-topie?

lundi 27 février 2012

Tendre courrier

Reçu dans le courrier ce matin
mon coeur est touché
merci E.S!