mardi 30 octobre 2012

Figure indomptée 1.

Figure indomptée 1. Le retour (de Grèce)

 

Flux Permanence Archive - Mes figures indomptées

Difficile d'être à la hauteur de l'exigence de permanence...L'archive au présent des projets en cours, des pensées-phares guidant les pas qui se dessinent en direct et l'empreinte de ces pas qui n'est déjà plus mais qu'il faut savoir écrire, pourtant. Parvenir à garder ce cap de l'archivage au présent dans ce qu'il a de précieux pour les processus à l’œuvre, d'utile et de nécessaire à la pratique, celle de l'écriture, de la pensée et de sa diffusion.
J'ai identifié une pratique à laquelle j'ai recours depuis de nombreuses années, sous forme de cartes, je dessine des figures "idéales" de résolution immédiate, des cartes mentales d'enquêteur, des points reliés pas des segments sans fin qui me permettent de cartographier les éléments entre eux, tenter de décoder les maillages conscients ou pas, à l'image du griffonnage sur les blocs de papier qui se dessinent au fil d'une conversation téléphonique et qui sans trop le vouloir, sans trop le savoir, proposent des résolutions,  d'un instant, d'un paysage, d'un projet, d'un état, d'une écriture en cours.....
J'appelle ça mes figures indomptées


lundi 1 octobre 2012

Le mouvement du flotteur

Athènes. Chaleur magnifique coulée dans le corps jusque dans mes veines, des tempes, du front, du coeur et de la cage thoracique, qui se gonfle régulièrement, la métrique d'un long soupir,  localisation intérieure du pays extérieur.
Dimitriadis écrit "je meurs comme un pays", géolocalisation organique d'une carte de l'asphyxie. Ce matin, j'ai envie d'écrire que je né comme un continent, peut-être parce que les pays meurent et continueront encore jusqu'à ce que nous puissions renaître dans nos propres corps, que l'échelle sensible reprenne son poids. L'asphyxie collective, politique et sociale est immense, mais nous vivons peut-être au plus près que jamais dans le poids de nos corps.
L'échelle humaine semble si petite, quasi miniature, c'est peut-être l'échelle de l'humilité qui nous permet de sentir à nouveau, le contours de nos corps, nos poids, nos petites pesanteurs, nous toucher de l'intérieur. Sentir ce flotteur qui remonte à la surface comme après une longue apnée, flotte et se pose lourdement, et certes faiblement, oui, certes, envoie un signal. Le signal est faible mais c'est précisément ce qui le rend visible. C'est comme le néon de la cuisine qui vacille, en fin de course, on peut y voir scintiller les milliers de particules qui s'agitent à la seconde, on peut sentir la volonté, le mécanisme de la lumière qui lutte pour se maintenir. Ce n'est plus de la lumière qui éclaire, qui se fait oublier, c'est une lumière qui renseigne, qui rend lucide, qui parle de la lumière elle-même.
C'est le mouvement du flotteur, contradictoire, équilibre des forces, quand le naufrage du corps social fait remonter à la surface le flotteur du corps sensible.

dimanche 30 septembre 2012

La marche vers le front

- " Nuit après nuit nous marchions sans arrêt, l'un suivant l'autre, comme font les aveugles"

- "Douze jours déjà s'étaient écoulés depuis que nous étions revenus à l'arrière dans les villages scruter au miroir, des heures durant, les contours de nos faces. Et juste comme nos yeux venaient de se refaire aux vieux traits familiers, et nous timidement, de redonner du sens à un dessus de lèvre nu ou à une joue rassasiée de sommeil, voilà qu'à nouveau la deuxième nuit en quelque sorte nous avions changé, la troisième encore plus, celle d'après la quatrième, nous n'étions plus les mêmes".

- " Enfin, à un moment, apparurent au loin les panaches de fumée qui s'élevaient par-ci par-là et les premières rougeurs à l'horizon, des fusées éclairantes". 

Odysséas Elytis, La marche vers le front.

jeudi 27 septembre 2012

Silence

La fatigue gagne et le silence devient nécessaire. Tant de rencontres, d'informations, de kilomètres parcourus à travers la ville, tant de détails imprimés malgré moi et je sens aujourd'hui la nécessité de les laisser apparaître, se révéler. Le voyage a son poids, son rythme, il faut accepter cela. Accepter que dans la démarche de rencontre il n'y pas que des choses à garder, qu'il est nécessaire de prendre du recul, de trier, de n'être le porte parole de personne, accepter que le rythme propre soit nécessaire pour pouvoir délibérément écrire. 

(panneau en papier, flottant dans le jardin du musée archéologique de Thessalonique)
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Il y a en Grèce le socle de la famille, si fondamental, si puissant et l'effet de la crise semble avoir encore plus accentué cette institution privée, cette économie.
Lorsque j'ai commencé à penser Point Limite Zéro je m'interrogeais sur la dette de façon intime, à l'endroit où elle pose la question de l'héritage, de l'héritier, de la génération, du passage. J'ai alors commencé à m'interroger sur Electre, tenté de découdre le personnage, établit des ponts entre la fin d'un cycle politique contemporain et le moment d'avant le dénouement des Atrides. Juste avant le crime d'Oreste, Electre prendrait son état d'attente en main, l'attente du dénouement elle le désamorce en convoquant avant le crime, le droit, une justice extérieure, une présentation.
Electre, dans ce que je cherchais, n'avait qu'une seule obsession, qu'un seul mot d'ordre: IL FAUT SE PRESENTER - VOUS ALLEZ TOUS VOUS PRESENTER! Elle implorait un tribunal avant le passage à l'acte, elle implorait le droit, un droit nouveau, elle implorait la fin d'un cycle basé sur la non répétition. Elle faisait une prise d'otage, toute la petite famille coincée à l'arrière de la voiture et elle au volant. Encore une fois c'est la route qui était le segment du texte, pas le départ, pas l'arrivée, juste le segment, le temps d'avant le dénouement, le temps où tout se joue. Point Limite Zéro a évolué, j'ai construit un récit sur un mouvement plus collectif, ce groupe qui marche vers la Grèce, comme un mouvement plus inconscient de dénouement, mais je sais qu'Electre est toujours présente, quelque part, ce point de départ je sens que je le retrouve.
Peut-être parce que je suis ici, en Grèce, au cœur d'un système social familial, dont tout le monde me parle comme une caractéristique singulière, propre aux grecs, on me dit qu'il amortit la chute, semble l'estomper, permet d'y survivre.
Je reconnais ce principe de solidarité avec beaucoup d'admiration mais je continue de me demander si cette crise n'est pourtant pas celle d'une séparation nécessaire?

 (bout de mosaïque, représentation de Dionysos, musée archéologique de Thessalonique)

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Comment l'économie jusque dans nos corps se met en crise?



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Au beau milieu de la nuit, quelqu'un dira: JE SUIS UNE MAJORITÉ

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Demain je traverse la Grèce en train pour me rendre à nouveau à Athènes

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mercredi 26 septembre 2012

T.h.e.s.s.a.l.o.n.i.q.u.e

De la prononciation, dans ma bouche, je pourrais le répéter toute la journée, rythmant mes pas sur le nom de cette ville qui sonne comme un port de Byzance, une réjouissante décadence, une femme à qui l'on porte au cou, pour la célébrer, un golf de méditerranée.

Depuis quelques jours je cours après la possibilité de m’asseoir et de rendre compte, mais le rythme de l'immersion a gagné le terrain, dans le corps, un relâchement, un abandon, enfin.

A la différence d'Athènes il y a un soulagement à Thessalonique dans le monumental. Étrangement je ne cherche pas ici le réconfort des anciens, de la pierre ou du marbre, mais j'ai le sentiment de sentir celui de la jeunesse, peut-être outrageusement festive, décalée, en forme d'orientale décomplexée et profondément mélancolique. 


Lundi j'étais invitée à l'émission de la radio locale (FM 100.6). Perchée sur la terrasse du théâtre national de la ville, alors occupé et fermé parce que les salariés ne sont pas payés depuis des mois, j'ai pour la première fois surplombé la ville. Dans le studio, Alexandros (le chargé d'émission et un de mes anges gardiens ici) traduisait, pas à pas, groupes de phrases après groupes de phrases ces paroles que j'envoyais dans le micro pour parler de Point Limite Zéro. Cette traduction m'a tellement émue, tout à coup l'impression de sentir la force de la langue dans ce qu'elle transmet. Je me foutais de savoir si ce que je disais était correctement traduit ou pas, à la lettre comme on dit, ce qui m'a émue ça a été de sentir la force de la traduction comme un lien direct, un contact tangible avec la ville, avec les grecs. Nous pouvions communiquer et nous communiquons d'ailleurs. Malgré mon anglais basique et les quelques mots de grec que j'ajoute chaque jour, consciencieusement, à mon vocabulaire, le petit miracle de la langue s'exerce. Il faut chercher, creuser en soi, simplifier ou se laisser surprendre par ce qui sort de soi dans une langue étrangère. C'est toute la dialectique de Point Limite Zéro, c'est cette citation d'Umberto Ecco que je citais déjà il y a quelques temps et qui aujourd'hui prend tout son sens:

"LA LANGUE DE L'EUROPE C'EST LA TRADUCTION"


dimanche 23 septembre 2012

Je suis en Grèce

Je suis arrivée à Athènes il y a 4 jours et me voilà maintenant à Thessalonique, la Grèce du nord, l'orientale, la byzantine, une autre inclinaison de l'Europe. A mon arrivée je me suis dirigée vers la côte, comme pour voir l'horizon, j'y ai aperçu la mer derrière des grilles, comme si le regard était en travaux, en chantier.

Ce que je vis ici, dans cette intuition qui m'a mené jusque là, c'est un peu comme saisir le vertige, en soi, du conflit entre l'héritage et la fin d'un cycle, les fondements de la démocratie et sa lente destruction sourde, le théâtre des amphithéâtres en ruine et le post dramatique déclinant où comment les récits s'écrivent, comment la représentation se redéfinit à chaque fois, comment en fonction des contextes, des crises, des états, on se dit tiens et si on faisait du théâtre, et si on repensait la représentation, et si on interrogeait nos représentants et si on se représentait nous-mêmes et si on cherchait une forme nouvelle à la mise en forme de soi et du monde?

C'est bouillant. Voilà ce que je peux dire, avec les quelques pas de recul, au millimètre, que je suis en mesure de faire aujourd'hui, pour dire ce que je vois, ce que je sens. C'est bouillant, bruyant, brouillon. C'est vivant, variable, vallonné. C'est l'Europe que j'ai voulu voir et sentir, c'est l'état de l'endettement, ce sont les points d'horizons, les limites, les possibles, les inventions à l’œuvre, les aveuglements, les profondes fatigues et la légèreté de l'inconscience. C'est paradoxalement festif, hystérique, chahuté. C'est le point limite, mélancolique, entre l'exaltation et la dépression du monde. Et tout cela ne m'est pas étranger, ce sentiment est familier, partagé, je suis européenne, je suis endettée, je suis mélancolique, je suis grecque, je ne regarde pas du dessus, je sens du dedans le vertige de la familiarité. La grèce me tend un miroir, nous pouvons tous nous y voir. La main est tendue. De ce miroir, comme dans l'invention de la perspective, je perce un trou, tentative de la représentation.

C'est une marche dans l'écriture. C'est un texte comme un leitmotiv, Point Limite Zéro, qui guide mes pas, obstinément, avec ce postulat d'un groupe qui marche vers Athènes, comme un deuil à faire. Qui est ce groupe? Que sont ces pas? Vers où vont-ils? Qu'est-ce qu'il y aurait à inventer sur la route pour pouvoir essayer, à l'arrivée de formuler une nouvelle décision? C'est une recherche de véhicule, dans le paysage, dans la langue, pour pouvoir enfin se déplacer.

Je sens la justesse de cette marche vers la Grèce et le fait que je sois moi-même en train de l'expérimenter. Je sens la justesse de cette route qui se dessine, de ces paroles en marche, de cette volonté de se rendre, au sens de se livrer, de se présenter, avec toutes les résistances que cela génère en chacun. Ce groupe qui marche n'est pas un groupe au sens du mot d'ordre ou de la décision, c'est comme un mouvement nécessaire qui nous mettrait en marche, comme s'il y avait un appel inconscient pour se mettre en marche, pour se rendre vers une nouvelle décision collective. Mais la nature de cette décision je ne la connais pas. Le texte sera la mise en jeu de ces résistances intimes qui se dirigent vers un point, dans un monde qui semble se décider et se dessiner sans nous.

Place Syntagma, Athènes, Grève des transports

mercredi 15 août 2012

Remplissage 2.: Le silence, une fiction


 
Vladimir Arkhipov


Michel Blazy, Daniel Gustav Cramer
 
Vue de l'exposition, Le silence une fiction, Villa Paloma, Monaco

Remplissage du vide

" Pour qu'un peuple soit créatif, il doit vivre l'absence de celui qu'on lui a fait croire qu'il était. Et il faut créer les moyens avec lesquels il couvrira l'absence. C'est ainsi qu'on crée les civilisations. Avec le remplissage du vide. Remplissage irréalisable. Mais c'est l'irréalisable qui constitue l'effort réel. Le remplissage irréalisable du vide et de l'absence. Tout autour de nous crie que ce qu'on a, on l'a indubitablement, que ce qu'on est, on l'est indubitablement. La définition du pittoresque et de l'intelligence bornée. Nous n'avons rien et nous ne sommes rien. Dans ce rien, l'annonce la plus réjouissante est prononcée, l'unique réelle annonciation. Que dit-elle? Elle dit: voilà le vrai départ, en route, tout est possible, dépiégez-vous, désengagez-vous, osez le dégagement des mensonges et des masques, n'ayez pas peur, il y a aussi d'autres personnes et d'autres narrations, passez des stéréotypes à la boue brute, du regard glacial au regard qui plonge dans l'abîme. Formez le feu. Terrible exigence. Elle demande de la créativité. Du risque. De l'audace. Elle demande de la vie.". Nous et les grecs, Dimitris Dimitriadis

dimanche 8 juillet 2012

Lignes d'horizon 2.

« La ligne, semble-t-il, s’est morcelée en fragments. Si la ligne droite est une icône de la modernité, alors la ligne fragmentée s’impose comme une icône de la postmodernité. Elle est tout sauf un retour à la ligne sinueuse du trajet. La où cette dernière suit son cours en passant d’un lieu à un autre, la ligne postmoderne fragmentée est une ligne qui traverse : non pas en suivant des étapes ou des destinations, mais en allant d’un point de rupture à un autre. ». Une brève histoire des Lignes, Tim Ingold