mercredi 27 avril 2016

Vers un nouveau texte de théâtre

Extrait de l'article "Le livret invisible de 1914" de Caroline Masini et Maria-Clara Ferrer, écrit à partir de l'entretien réalisé avec la dramaturge tchèque Marta Ljubkova, librettiste de la pièce 1914 de Robert Wilson, entretien réalisé lors du Festival Reims Scène d'Europe dans le cadre du colloque "Les Nouveaux matériaux du théâtre" organisé par le Groupe de Recherche sur le drame moderne et contemporaine de l'Université Paris 3. 

- " (...), Il s'agirait d'abord de partir du constat que l'écriture de la représentation et ses modes de notation se modifient et avec elles le rôle du dramaturge et le projet livresque qui l'accompagne. D'un côté l'auteur de théâtre apparaît sous une nouvelle figure, multiple : celle du narrateur, de l'historien, du scripteur, du librettiste: celui qui agence entre eux des documents issus de sources diverses dont il compile/compose un agencement et dont la destination scénique semble appréhendée dès l'écriture sur la page. De l'autre, le texte de théâtre, qui ici, semble échapper à toute capture, tant il apparaît difficile de lui reconnaître ses possibilités d'autonomie, de transmission et de reproductibilité.
Partir d'un constat de disparition reviendrait à conclure et peut-être un peu vite à l'extinction du texte de théâtre et de son auteur au profit d'une écriture du montage où la mixité des éléments qui la compose viendrait recouvrir bien plus que la primauté du texte de théâtre mais son existence même. Si ce n'est pour éviter un processus de deuil, il faudrait peut-être avancer l'hypothèse d'un nouveau texte de théâtre, tant dans son processus d'écriture que dans sa forme livresque et ouvrir l'oeuvre dramatique à l'analyse des conditions littéraires, scéniques et éditoriales à son émergence, sa production et sa conservation".


Fig. 2: Mystère du Jour du Jugement, Besançon



Flagrant délit de fabulation

" Et ben je vais vous le dire ce que ça veut dire se déguiser de soi-même, ou vous donner une première réponse - il faut, pour que ce soit le plus clair possible - se déguiser de soi-même ça veut dire: fabuler. Ça ne veut pas dire mentir. Supposons, hein? Ça veut dire fabuler. Ça veut dire: faire légende. Ça veut dire: être pris en flagrant délit. Flagrant délit de quoi, de mensonge? Non. Être pris en flagrant délit c'est ça la limite, c'est ça le passage. Être pris en flagrant délit de théâtralisation, être pris en flagrant délit de cérémonisation, être pris en flagrant délit de fabulation.". Gilles Deleuze - Pensée et cinéma - Cours 78 du 05/02/1985 - Transcription de Pierre Carles. 

L'écriture du document / Dialogue avec Jacques Rancière

Dialogue avec le philosophe Jacques Rancière et la dramaturge Caroline Masini dans le cadre du projet "La caverne" durant le Colloque "Le Symptoma grec" à l'Université Paris 8.



mardi 26 avril 2016

Mesure pour Mesure de William Shakespeare

Représentation de "Mesure pour Mesure" de William Shakespeare avec les élèves de la Licence 2 d'Etudes Théâtrales de l'Université Paul Valery à Montpellier dans le cadre des 24heures Shakespeare. Une fiction radiophonique jouée sur le plateau du Théâtre de la Vignette et retransmise en direct sur la web radio créée pour l'occasion: http://mixlr.com/chantier-radiophonique/showreel/mesure-pour-mesure/


lundi 10 mars 2014

Point Limite Zéro

Courte lecture d'un extrait de Point Limite Zéro dans le cadre des 50 ans de France Culture au Palais de Tokyo: A partir de 20minutes45
http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-fiction-tokyo-is-on-the-air-a-radiophonic-birthday-night-2013-10-29

dimanche 11 août 2013

Point Limite Zéro. Station 0.

Tout se passe sur la route.

La route, la voie, le sentier, la chaussée, appelons ça comme on veut, celle qui mène à l'arrivée ou qui perd à travers la forêt, celle que l'on prend pour se rendre ou pour sentir comment la fuite se répand - la route. Ni le point de départ, ni le point d'arrivée mais le segment. La ligne entre le ciel et la terre, c'est-à-dire entre le haut et le bas, c'est-à-dire entre les héritages enfouis et les croyances auxquelles ont se voue, c'est-à-dire encore le segment d'un recommencement. 
Tout se passe en fait comme si rien ne devait se passer. Il n'y aurait pas de mot d'ordre, pas de date fondatrice, pas de mythe, pas d'unisson, pas de motif commun apparent, pas DE PASSAGE A L'ACTE ANTICIPE.
Il n'y aurait AUCUN SIGNE DE LEUR VOLONTÉ.
Il y aurait des hypothèses, des spécialistes, des experts invités.
Il sera question de les arrêter, il sera demandé de les signaler. 
Ils seront suspects. 
Tout simplement parce qu'ils marchent.


samedi 10 août 2013

Document / Retranscription


A mon arrivée à Athènes, j’ai rencontré un philosophe, un traducteur, un grec se présentant devant moi avec son cartable en cuir, ses livres annotés, et ses polycopiés.

V : 

- Toi / tu as fait le voyage / de toute façon / tu as marché vers Athènes / moi je, je peux te demander, hein, je te pose des questions moi / pas toi. POURQUOI TU FAIS LA MARCHE VERS ATHENES ? C’est TOI qui dois répondre d’abord / pas moi. POURQUOI TU ES VENUE ICI ?Pour moi, je crois que c’est la question de l’héritage / quel est mon comportement à l’égard de l’héritage? / Qu’est-ce qu’il dit Derrida ? C’est un « double bind », hein - double contrainte / c’est la matrice de la schizophrénie / d’un côté je dois respecter l’héritage / ça veut dire, je lis attentivement / selon la lettre / je respecte ce qu’on m’a donné et je le REAFFIRME / mais en le réaffirmant, je le dépasse, je le nie, je le corrige / C’EST CA / et tu es à Athènes en ce moment et on est en pleine crise / EN PLEINE CRISE. 
Et la question actuellement qui se pose en Grèce / c’est que / la question que tu poses / c’est la figure de l’héritier. L’héritage on pourrait dire d’une manière abstraite / on hérite tout le passé sans le savoir / tout, tout, tout - tout est dedans, tout / mais selon les moyens de chacun on choisit de cet héritage ou une partie de cet héritage devient plus consciente / en nous / en moi / en toi  et / oui, oui très bien la REAFFIRMATION, / la réaffirmation c’est quoi ? Je le respecte mais / mais c’est le PRESENT / un présent qui demande / ce que Jacques Derrida dit / c’est LA JUSTICE / LA JUSTICE c’est quoi ? / Une idée de la justice, INCONDITIONNELLE / SANS CONDITION / Tu as une idée de la justice ?  / Quand je vois des marxistes qui me disent : 
-   Mais c’est quoi la justice ? 
-   La justice, tu CONNAIS pas toi la justice, c’est une idée ! 
-   Oui mais c’est quoi c’est abstrait? 
- Oui mais quand tu dis, toi en tant que marxiste, à bat l’aliénation, il faut finir avec l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est quoi ? Tu parles au nom de quoi ? 
-   De l’égalité 
-   Très très bien mais c’est quoi l’égalité ? Tu peux la toucher,  tu peux la manger ? C’est une idée n’est-ce pas ? L’égalité, tu l’as trouves où ? C’est une idée abstraite INCONDITIONNELLE,  ABSOLUE. 
Parce qu’actuellement tu es en Grèce et la grande question urgente, urgente - c’est la justice. On dit la justice sociale. C’est la justice ! Je parle de la question urgente. Parce que tout ton texte, hein, la nécessité de marcher. Il y a une nécessité. Et moi je dirais c’est l’urgence. C’est ça, c’est la nécessité de marcher. 

C. : 
- C’est la question du présent dont tu parlais tout à l’heure, le présent ce serait la justice ? 

V. : 
- Exactement, exactement, exactement


Le Mont Analogue

"Vous me comprenez, me dit Pierre Sogol, nous avons à décider de choses si graves, dont les conséquences peuvent avoir tant de répercussions dans tous les recoins de nos vies, à vous et à moi, que nous ne pouvons pas tirer comme cela de but en blanc, sans avoir un peu fait connaissance. Marcher ensemble, parler, manger, se taire ensemble, voilà ce que nous pouvons faire aujourd'hui. Plus tard, nous aurons des occasions d'agir ensemble - et il faut bien tout cela pour "faire connaissance" comme on dit".


Amarrer

Le retour au port avec l'équipage fut tel que j'en aurais presque oublié que sur l'île il y a la montagne, et que la montagne on la grimpe, on s'y hisse et on s'y recueille. Mais il fallait bien ça, après les dernières traversées, retrouver le souffle, retrouver sa petite foulée pour avancer du bon pied sur la terre mi-molle du mont abandonné. 

Il y a eu la traversée portugo-franco-belge avec l'équipe de This Kiss to the whole world. Une pièce ascensionnelle où mon poste de dramaturge m'a fait chercher du côté de l'écriture du regard et toujours de l'enquête. Enquêter à l'intérieur d'une pièce en train de se construire, ramener des pistes, au petit matin faire des plans, revenir le soir et mettre à plat, investir les murs et tenter de voir apparaître la bête du spectacle qui toujours se dérobe jusqu'au moment où elle ne fait plus aucun doute, on sent son souffle derrière son épaule.  La dramaturgie c'est la plus belle coquille vide jamais trouvée, c'est un poste à inventer toujours, apprendre à poser son regard là où d'ordinaire il ne verrait rien, se plonger dans des images qui ne sont pas les siennes, des manières de conduire, d'opérer, de bouger. C'est savoir les saisir, avec bienveillance, et les accompagner. C'est créer un axe stable entre l'histoire, le contexte et une sorte de prévision du futur. This Kiss aura été comme un bateau pneumatique, le pied constamment sur le gonfleur, à le regarder parfois dériver et à s'émouvoir pourtant que l'embarcation arrive à bon port et soit accueillie. Dans cette pièce, il était question d'attente, de désir et de récits immémoriaux. Il était question de fantôme, d’œil brûlé, de carnaval et d'émancipation crue.

Texte de présentation: Faudrait-il attendre son tour? Que ça passe, que ça se passe? Faudrait-il se présenter? Dire je, dire nous, ne plus rien dire du tout? Faudrait-il passer à autre chose? Passer enfin a autre chose? Nous serions les habitants de ce temps de l'attente: une antichambre, un tapis volant, une zone de transit. Et si ce temps existait de quoi serait-il fait? De nos souvenirs, de nos espoirs imprévisibles, de nos petites pesanteurs, de nos élans démesurés? Y ferions-nous un plan, un feu, une fête? Ferions-nous apparaître des monstres? Et dans ce paysage sans histoire pourrions-nous y raconter toutes les histoires? Pour parvenir à distinguer les voix. Celles qui parlent. En moi et pour moi. En nous et pour nous.

Dans le même temps ou peut-être dans un autre temps, la Radio kom.post [l'occupation des ondes] est née! Elle est née à Montpellier, au cœur d'un travail d'enquête (Ô!) qui a pris pour point de départ  l'ouverture de la Panacée, en la considérant comme le démarrage ou la reprise d'une conversation à l'échelle de la ville. Chaque personne rencontrée, détentrice d'un savoir et d'une pratique du lieu, nous a renvoyé à un autre point, un autre lieu, un autre temps, une autre interrogation.  Du chef de chantier à Rabelais, des Frères Platter aux problématiques urbaines, des étudiants aux voisins...De cercle en cercle, l'enquête avançait comme un champ magnétique en perpétuel mouvement. Nous avons alors imaginé un outil conversationnel, nomade et ouvert qui a pris la forme d'un dispositif de piratage in situ et mobile : « RADIO KOM.POST, l'occupation des ondes ». Il se décline depuis une table de radio jusqu'en différentes zones de la Panacée, à présent « occupées » par ces voix, personnes, histoires qui se croisent sur des termes communs mais à vocation à sa déplacer à travers la ville pour des temps d'émissions ponctuels et pirates. 


Et puis l'université, ce sous sol dans lequel il fait de plus en plus noir, et comme des petites âmes clandestines on a façonné de nos mains et par des réseaux sous terrains la revue Arrière Pensée. Elle est belle et précieuse mais elle refuse de croire que sa beauté est dûe au fait qu'elle soit cachée. On va tenter de la faire rayonner, cette année encore avec les quelques épluchures qu'on nous balance! "Manger les restes", ce sera peut-être le thème de notre prochain numéro...
Et toujours Point Limite Zéro qui est en ce moment-même en train de se terminer...
Mais j'arrête là, l'art de la montagne c'est aussi une question d'éco /logie / nomie...

lundi 21 janvier 2013

L'attrait de l'espace infini

Plongée dans Point Limite Zéro. Ecrire, assembler, monter, inventer des documents et retrouver la musique du poème en marche.





dimanche 20 janvier 2013

L'enquête: Lacunaire et miracleuse

"Une enquête, cela ne progresse pas comme une démonstration. La solution est rarement au bout. C'est à côté qu'elle se tient, là où on ne la cherche pas, lorsqu'à coups d'escaliers harassants, de confrontations problématiques, de communications décevantes, on a épuisé le champ du probable." Sébastien Japrisot, "Compartiment tueurs". 


kom.post suite

Pour faire suite au précédent post sur le collectif kom.post, voici les différents projets auxquels je participe, mêlant enquête de terrain, écriture dramaturgique, création sonore et expérimentations politiques de participation. Dans l'ordre :

- Fabrique du Commun, Festival Reims Scènes d'Europe à la Comédie de Reims
Le Collectif kom.post propose de détourner le format de la conférence habituelle en l’ouvrant à la participation de tous. En transformant l’espace de tribune en espace de travail contributif, les pratiques et savoirs de chacun peuvent se rencontrer, se commenter et s’augmenter les uns les autres. En présence de Rogert Bernat (Metteur en scène, Espagne), Bertrand Ogilivie (philosophe et psychanalyste, France), Diogo Sardinha (philosophe, Portugal), Rafael Spregelburd (Ecrivain et metteur en scène, Argentine), Théophilos Tramboulis (écrivain et curateur indépendant, Grèce) et les équipes artistiques, organisatrices et spectatrices du festival et avec les collaborations de : Etienne Balibar (philosophe, France), Céline Cartillier et Mathieu Bouvier (artistes, France), Monique Chemillier-Gendreau (juriste, France), Laurent Jean-Pierre (chercheur en science politique, France), Frédéric Lordon (économiste, France), Alexandros Mistriotis (artiste, essayiste, Grèce) et Bernard Stiegler (philosophe, France)


- Lieux-dits, Poitiers
 Le collectif kom.post est en résidence pendant plusieurs mois dans le ville de Poitiers afin de collecter et éditorialiser la ville grâce à différents dispositifs: une sonosphère, une revue contributive en ligne, des ateliers, des fabriques du commun, des performances, des séances d'écoute collective, des créations sonores et plastiques singulières. Lieux associés au projet: l'École Européenne de l'image, le Confort Moderne, La Fanzinothèque, Le Lieu Multiple, La Médiathèque François Miterrand.

- Musée de la conversation, La Panacée, Montpellier
 Dans le cadre de l’ouverture de La Panacée, centre d’art dédié aux nouvelles formes d’écritures numériques, le collectif kom.post est invité en résidence. Kom.post développe un travail d’écriture et d’enquête sonore où l’ouverture de la Panacée est traitée comme une conversation à l’échelle de la ville, pouvant s’augmenter, s’interrompre et se diffuser à travers différents supports sonores (émetteurs radios à ondes courtes, postes d’écoutes dans la ville).


vendredi 16 novembre 2012

Editorialiser la Ville

Première étape de résidence à Poitiers avec le collectif Kom.Post en vue d'une création sur l'année 2013: Collecter et éditorialiser la ville grâce à différents dispositifs: une sonosphère / une revue contributive en ligne / une création de fanzines / des ateliers / des fabriques du commun / des performances / des séances d'écoute collective / des créations sonores et plastiques singulières... 
Workshop avec les étudiants de l'EESI (Ecole Européenne Supérieure de l'Image) de Poitiers. 


Carte sensible et collaborative de la ville de Poitiers

(c) Celine Pévrier

Premier jour - présentation du projet Kom-Post

(c) Sylvia Fredriksson

mardi 30 octobre 2012

Figure indomptée 1.

Figure indomptée 1. Le retour (de Grèce)

 

Flux Permanence Archive - Mes figures indomptées

Difficile d'être à la hauteur de l'exigence de permanence...L'archive au présent des projets en cours, des pensées-phares guidant les pas qui se dessinent en direct et l'empreinte de ces pas qui n'est déjà plus mais qu'il faut savoir écrire, pourtant. Parvenir à garder ce cap de l'archivage au présent dans ce qu'il a de précieux pour les processus à l’œuvre, d'utile et de nécessaire à la pratique, celle de l'écriture, de la pensée et de sa diffusion.
J'ai identifié une pratique à laquelle j'ai recours depuis de nombreuses années, sous forme de cartes, je dessine des figures "idéales" de résolution immédiate, des cartes mentales d'enquêteur, des points reliés pas des segments sans fin qui me permettent de cartographier les éléments entre eux, tenter de décoder les maillages conscients ou pas, à l'image du griffonnage sur les blocs de papier qui se dessinent au fil d'une conversation téléphonique et qui sans trop le vouloir, sans trop le savoir, proposent des résolutions,  d'un instant, d'un paysage, d'un projet, d'un état, d'une écriture en cours.....
J'appelle ça mes figures indomptées


lundi 1 octobre 2012

Le mouvement du flotteur

Athènes. Chaleur magnifique coulée dans le corps jusque dans mes veines, des tempes, du front, du coeur et de la cage thoracique, qui se gonfle régulièrement, la métrique d'un long soupir,  localisation intérieure du pays extérieur.
Dimitriadis écrit "je meurs comme un pays", géolocalisation organique d'une carte de l'asphyxie. Ce matin, j'ai envie d'écrire que je né comme un continent, peut-être parce que les pays meurent et continueront encore jusqu'à ce que nous puissions renaître dans nos propres corps, que l'échelle sensible reprenne son poids. L'asphyxie collective, politique et sociale est immense, mais nous vivons peut-être au plus près que jamais dans le poids de nos corps.
L'échelle humaine semble si petite, quasi miniature, c'est peut-être l'échelle de l'humilité qui nous permet de sentir à nouveau, le contours de nos corps, nos poids, nos petites pesanteurs, nous toucher de l'intérieur. Sentir ce flotteur qui remonte à la surface comme après une longue apnée, flotte et se pose lourdement, et certes faiblement, oui, certes, envoie un signal. Le signal est faible mais c'est précisément ce qui le rend visible. C'est comme le néon de la cuisine qui vacille, en fin de course, on peut y voir scintiller les milliers de particules qui s'agitent à la seconde, on peut sentir la volonté, le mécanisme de la lumière qui lutte pour se maintenir. Ce n'est plus de la lumière qui éclaire, qui se fait oublier, c'est une lumière qui renseigne, qui rend lucide, qui parle de la lumière elle-même.
C'est le mouvement du flotteur, contradictoire, équilibre des forces, quand le naufrage du corps social fait remonter à la surface le flotteur du corps sensible.

dimanche 30 septembre 2012

La marche vers le front

- " Nuit après nuit nous marchions sans arrêt, l'un suivant l'autre, comme font les aveugles"

- "Douze jours déjà s'étaient écoulés depuis que nous étions revenus à l'arrière dans les villages scruter au miroir, des heures durant, les contours de nos faces. Et juste comme nos yeux venaient de se refaire aux vieux traits familiers, et nous timidement, de redonner du sens à un dessus de lèvre nu ou à une joue rassasiée de sommeil, voilà qu'à nouveau la deuxième nuit en quelque sorte nous avions changé, la troisième encore plus, celle d'après la quatrième, nous n'étions plus les mêmes".

- " Enfin, à un moment, apparurent au loin les panaches de fumée qui s'élevaient par-ci par-là et les premières rougeurs à l'horizon, des fusées éclairantes". 

Odysséas Elytis, La marche vers le front.

jeudi 27 septembre 2012

Silence

La fatigue gagne et le silence devient nécessaire. Tant de rencontres, d'informations, de kilomètres parcourus à travers la ville, tant de détails imprimés malgré moi et je sens aujourd'hui la nécessité de les laisser apparaître, se révéler. Le voyage a son poids, son rythme, il faut accepter cela. Accepter que dans la démarche de rencontre il n'y pas que des choses à garder, qu'il est nécessaire de prendre du recul, de trier, de n'être le porte parole de personne, accepter que le rythme propre soit nécessaire pour pouvoir délibérément écrire. 

(panneau en papier, flottant dans le jardin du musée archéologique de Thessalonique)
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Il y a en Grèce le socle de la famille, si fondamental, si puissant et l'effet de la crise semble avoir encore plus accentué cette institution privée, cette économie.
Lorsque j'ai commencé à penser Point Limite Zéro je m'interrogeais sur la dette de façon intime, à l'endroit où elle pose la question de l'héritage, de l'héritier, de la génération, du passage. J'ai alors commencé à m'interroger sur Electre, tenté de découdre le personnage, établit des ponts entre la fin d'un cycle politique contemporain et le moment d'avant le dénouement des Atrides. Juste avant le crime d'Oreste, Electre prendrait son état d'attente en main, l'attente du dénouement elle le désamorce en convoquant avant le crime, le droit, une justice extérieure, une présentation.
Electre, dans ce que je cherchais, n'avait qu'une seule obsession, qu'un seul mot d'ordre: IL FAUT SE PRESENTER - VOUS ALLEZ TOUS VOUS PRESENTER! Elle implorait un tribunal avant le passage à l'acte, elle implorait le droit, un droit nouveau, elle implorait la fin d'un cycle basé sur la non répétition. Elle faisait une prise d'otage, toute la petite famille coincée à l'arrière de la voiture et elle au volant. Encore une fois c'est la route qui était le segment du texte, pas le départ, pas l'arrivée, juste le segment, le temps d'avant le dénouement, le temps où tout se joue. Point Limite Zéro a évolué, j'ai construit un récit sur un mouvement plus collectif, ce groupe qui marche vers la Grèce, comme un mouvement plus inconscient de dénouement, mais je sais qu'Electre est toujours présente, quelque part, ce point de départ je sens que je le retrouve.
Peut-être parce que je suis ici, en Grèce, au cœur d'un système social familial, dont tout le monde me parle comme une caractéristique singulière, propre aux grecs, on me dit qu'il amortit la chute, semble l'estomper, permet d'y survivre.
Je reconnais ce principe de solidarité avec beaucoup d'admiration mais je continue de me demander si cette crise n'est pourtant pas celle d'une séparation nécessaire?

 (bout de mosaïque, représentation de Dionysos, musée archéologique de Thessalonique)

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Comment l'économie jusque dans nos corps se met en crise?



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Au beau milieu de la nuit, quelqu'un dira: JE SUIS UNE MAJORITÉ

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Demain je traverse la Grèce en train pour me rendre à nouveau à Athènes

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mercredi 26 septembre 2012

T.h.e.s.s.a.l.o.n.i.q.u.e

De la prononciation, dans ma bouche, je pourrais le répéter toute la journée, rythmant mes pas sur le nom de cette ville qui sonne comme un port de Byzance, une réjouissante décadence, une femme à qui l'on porte au cou, pour la célébrer, un golf de méditerranée.

Depuis quelques jours je cours après la possibilité de m’asseoir et de rendre compte, mais le rythme de l'immersion a gagné le terrain, dans le corps, un relâchement, un abandon, enfin.

A la différence d'Athènes il y a un soulagement à Thessalonique dans le monumental. Étrangement je ne cherche pas ici le réconfort des anciens, de la pierre ou du marbre, mais j'ai le sentiment de sentir celui de la jeunesse, peut-être outrageusement festive, décalée, en forme d'orientale décomplexée et profondément mélancolique. 


Lundi j'étais invitée à l'émission de la radio locale (FM 100.6). Perchée sur la terrasse du théâtre national de la ville, alors occupé et fermé parce que les salariés ne sont pas payés depuis des mois, j'ai pour la première fois surplombé la ville. Dans le studio, Alexandros (le chargé d'émission et un de mes anges gardiens ici) traduisait, pas à pas, groupes de phrases après groupes de phrases ces paroles que j'envoyais dans le micro pour parler de Point Limite Zéro. Cette traduction m'a tellement émue, tout à coup l'impression de sentir la force de la langue dans ce qu'elle transmet. Je me foutais de savoir si ce que je disais était correctement traduit ou pas, à la lettre comme on dit, ce qui m'a émue ça a été de sentir la force de la traduction comme un lien direct, un contact tangible avec la ville, avec les grecs. Nous pouvions communiquer et nous communiquons d'ailleurs. Malgré mon anglais basique et les quelques mots de grec que j'ajoute chaque jour, consciencieusement, à mon vocabulaire, le petit miracle de la langue s'exerce. Il faut chercher, creuser en soi, simplifier ou se laisser surprendre par ce qui sort de soi dans une langue étrangère. C'est toute la dialectique de Point Limite Zéro, c'est cette citation d'Umberto Ecco que je citais déjà il y a quelques temps et qui aujourd'hui prend tout son sens:

"LA LANGUE DE L'EUROPE C'EST LA TRADUCTION"


dimanche 23 septembre 2012

Je suis en Grèce

Je suis arrivée à Athènes il y a 4 jours et me voilà maintenant à Thessalonique, la Grèce du nord, l'orientale, la byzantine, une autre inclinaison de l'Europe. A mon arrivée je me suis dirigée vers la côte, comme pour voir l'horizon, j'y ai aperçu la mer derrière des grilles, comme si le regard était en travaux, en chantier.

Ce que je vis ici, dans cette intuition qui m'a mené jusque là, c'est un peu comme saisir le vertige, en soi, du conflit entre l'héritage et la fin d'un cycle, les fondements de la démocratie et sa lente destruction sourde, le théâtre des amphithéâtres en ruine et le post dramatique déclinant où comment les récits s'écrivent, comment la représentation se redéfinit à chaque fois, comment en fonction des contextes, des crises, des états, on se dit tiens et si on faisait du théâtre, et si on repensait la représentation, et si on interrogeait nos représentants et si on se représentait nous-mêmes et si on cherchait une forme nouvelle à la mise en forme de soi et du monde?

C'est bouillant. Voilà ce que je peux dire, avec les quelques pas de recul, au millimètre, que je suis en mesure de faire aujourd'hui, pour dire ce que je vois, ce que je sens. C'est bouillant, bruyant, brouillon. C'est vivant, variable, vallonné. C'est l'Europe que j'ai voulu voir et sentir, c'est l'état de l'endettement, ce sont les points d'horizons, les limites, les possibles, les inventions à l’œuvre, les aveuglements, les profondes fatigues et la légèreté de l'inconscience. C'est paradoxalement festif, hystérique, chahuté. C'est le point limite, mélancolique, entre l'exaltation et la dépression du monde. Et tout cela ne m'est pas étranger, ce sentiment est familier, partagé, je suis européenne, je suis endettée, je suis mélancolique, je suis grecque, je ne regarde pas du dessus, je sens du dedans le vertige de la familiarité. La grèce me tend un miroir, nous pouvons tous nous y voir. La main est tendue. De ce miroir, comme dans l'invention de la perspective, je perce un trou, tentative de la représentation.

C'est une marche dans l'écriture. C'est un texte comme un leitmotiv, Point Limite Zéro, qui guide mes pas, obstinément, avec ce postulat d'un groupe qui marche vers Athènes, comme un deuil à faire. Qui est ce groupe? Que sont ces pas? Vers où vont-ils? Qu'est-ce qu'il y aurait à inventer sur la route pour pouvoir essayer, à l'arrivée de formuler une nouvelle décision? C'est une recherche de véhicule, dans le paysage, dans la langue, pour pouvoir enfin se déplacer.

Je sens la justesse de cette marche vers la Grèce et le fait que je sois moi-même en train de l'expérimenter. Je sens la justesse de cette route qui se dessine, de ces paroles en marche, de cette volonté de se rendre, au sens de se livrer, de se présenter, avec toutes les résistances que cela génère en chacun. Ce groupe qui marche n'est pas un groupe au sens du mot d'ordre ou de la décision, c'est comme un mouvement nécessaire qui nous mettrait en marche, comme s'il y avait un appel inconscient pour se mettre en marche, pour se rendre vers une nouvelle décision collective. Mais la nature de cette décision je ne la connais pas. Le texte sera la mise en jeu de ces résistances intimes qui se dirigent vers un point, dans un monde qui semble se décider et se dessiner sans nous.

Place Syntagma, Athènes, Grève des transports